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"Le Pape"

V. LE PAPE





Le bon roi Dagobert
Avait un fauteuil tout de fer
Le grand saint Eloi
Lui dit ! « O mon roi !
« Votre vieux fauteuil
« M’a tapé dans l’œil.
« Eh bien lui dit le roi
« Fais le vite emporter chez toi.





Un monsieur d’une soixantaine d ‘années mais vert pour son âge sonne à l’appartement d’Anne et Charlot et comme nul ne répond il entre avec un passe-partout. C’est David-Leroy, le seul général de l’armée française qui ait reçu les palmes académiques à titre militaire et la médaille militaire à titre civil. Apercevant sur l’étagère un buste de Platon aux yeux de verre, le voilà qui rêve in petto.

DAVID-LEROY – Oeil, fenêtre du corps par où l’âme contemple la beauté du monde, en jouit, et se console ici de sa prison corporelle qui sans cette beauté serait un tourment.
(haut) Debout les morts là-dedans !

Charlot accourt, reconnait le général dont Anne lui a tant parlé, et lui demande des nouvelles de sa mère, ex-présidente de la Croix-Rouge à Redon.

DAVID-LEROY – La présidente a pris sa retraite avec moi pour fêter dignement son nonantième anniversaire, mais nous demeurons increvable, elle faisant dans l’immobilier, moi pêchant le mérou dans la compagnie d’un psychiâtre.

CHARLOT – Le mérou est bien ce poisson de qui se réclament les mérovingiens.

DAVID-LEROY – Lui-même. Par ailleurs je poursuis une enquête sur les origines canariennes du vin de Malvoisie et sur le fabuleux trésor de l’île de Fer, la plus occidentale de notre archipel. Et votre enquête à vous, quoi de neuf ?

CHARLOT – Quoi, vous savez ?

DAVID-LEROY – Quand on a géré le Deuxième Bureau on n’est jamais tout-à-fait en retraite. Mais les plus belles fleurs sont aussi les plus tardives, voici Anne.

Elle entre, en effet, déclarant qu’elle se faisait une beauté, a quoi les deux hommes répondent presqu’en chœur que cela pouvait encore quelques années. David-Leroy, désireux d’arrêter ces galanteries si semblables à un chapelet de crottes de biques en terrain montagneux propose qu’on aille déjeuner « chez la Beltraneza » une auberge devant la mer où l’on vous sert le mérou en portions de trois hectogrammes par personne.

DAVID-LEROY – En route pour la visite à bord de ma deux chevaux. Sur votre gauche, le bord de mer, tout à voir, rien à signaler. A droite, l’Hôtel de ville pavoise aux couleurs du festival cinématographique. Puis le Théâtre où chaque année, en échange des vacances que le club Méditerranée offre à sa famille se produit un pianiste de classe internationale. Cette vache énorme au flanc de la montagne est en contreplaqué ; elle vante les vertus d’un cognac espagnol. Le super-marché.

ANNE et CHARLOT – Stop !

Anne dit qu’elle a besoin de sandales dorées, Charlot qu’il n’a pas de maillot. Le général flaire qu’il y a de l’eau dans le gaz chez les tourtereaux ; secrètement il s’en réjouit. De fait Charlot va s’acheter un slip bleu semblable à celui que lui avait offert une folle maîtresse sur le Côte d’Azur en 1955 ; Anne de son côté voudrait une paire de sandales identiques à celles qu’un jour en guise d’adieu elle laissa dans la corbeille à papiers de Charlot, à celles que Pizzare déposa en pleurant aux pieds de la Madone. On repart. Anne et Charlot demandent qui est la Beltraneza.
DAVID-LEROY – Une berbère à qui vous éviterez de demander si elle a de la « tête de Maure ». Outre l’auberge qui porte son nom, elle possède encore une écurie de purs-sangs et le yéyé- disco-club de Las Palmas. Elle est la dernière héritière des cirages Aben et pourrait prétendre au trône de Castille depuis cinq siècles que les gouvernements espagnols entretiennent sa famille pour qu’elle se taise. Il se trouve que la première Beltranèza du nom, ayant été indûment supplantée par Isabelle la Catholique, épousa un juif lequel reçut pour sa peine le titre de vice-roi des Indes.

CHARLOT – Christophe Colomb !

DAVID-LEROY – Exactement.

ANNE – Oh mince !

DAVID- LEROY – Plus un mot sur la question.

« Chez la Beltraneza » se trouve à quelques encablures de l’autostrade, devant la mer d'où s'élève une cimenterie-bétonnière entièrement neuve dont on dirait la forteresse du roi Arthur. Rien ne bouge là-bas qu’un homme qui pourchasse des rats avec sa carabine. Le général, Anne, Charlot ont pris place à un table ronde dont la nappe éblouissante renvoie si fort le reflet du soleil qu’on ne saurait sans pleurer voir ce qu’on mange. La bouteille de Malvoisie apparait comme en rêve au centre du cercle.

DAVID-LEROY – Calix meus inebrians, quam praeclarus est. Gentlemen, le Graal !

CHARLOT – Skol.

ANNE – „A midi pommes bleues” comme on dit chez nous.

La fraicheur du Malvoisie semble émaner du pôle. David-Leroy passe sur la plage, lance son chapeau à la volée derrière un rocher, va l’y rejoindre et reparait en tenue de plongée avec masque surmonté d’une canne creuse qui s’évase en petite cage limitant les évolutions d’une balle de ping-pong.

DAVID-LEROY – Je vais voir sous la mer s’il y a du mérou. Qui m’aime me suive.

Ses pieds palmés de caoutchouc violet disparaissent sous la surface, ses hanches et tout sauf la balle de ping-pong qui rode à la surface. Charlot déclare galament à Anne qu’il est, lui, sa balle de ping-pong ; elle, déjà rendormie, ne l’entend pas. Il enfile son slip, s’allonge à côté d’elle, attrape un coup de soleil, s’engage dans l’eau à mi-corps et grelotte. Là-bas, l’homme à la carabine continue de pourchasser des rats et Charlot se souvient d’un autre soir, à Noël, quand il tournait en rond dans sa chambre tenant un papier bleu de l’huissier à la main. Voilà ce que c’est que prendre un bain après déjeuner ; on risque la congestion. Il revient s‘allonger à côté d’Anne, menton piqué dans le sable, et ferme les yeux. Remontant de la mer à son tour, le général.

DAVID-LEROY – Vous dormez ? Il dort ?

ANNE – Mmm.

DAVID-LEROY – Il a presque gelé mais l’eau était presque chaude.

ANNE – Mm.

Le visage d’Anne endormie a l’impassibilité des momies quand elles méditent un mauvais coup. Un moustique s’est posé sur sa joue, la pique ; elle n’a rien senti. David-Leroy éprouve la fierté du vieil âge qui veille et qui a la jeunesse de tout ce qu’il voit, et il parle tout seul.

DAVID-LEROY – Aujourd’hui le mérou, tintin, mais la lamproie. Vous prenez, dit Curnonsky, le prince des gastronomes, une belle lamproie bien vivante, vous lui plongez la tête dans du vin de Malvoisie. Quand mort s’en est suivie, vous nettoyez la lamproie dans l’eau bouillante, vous la videz etc ..., cela s’appelle « Lamproie à la petite mort ». Oui j’en ai dressés à Cherchell, des comme votre Charlot, quand j’instruisais des jeunes officiers pesants par la crainte même qu’ils avaient de peser. Un roseau pesant ecce homo.

Une douleur lombaire vient lui rappeler sa mésaventure avec Sibylle, sa petite nièce au visage putain. Assis sur un rocher, il se déchausse un pied avec l’autre. Il songe à ce fabuleux trésor de l’île de Fer qui ferait bien de se montrer tant qu’on est encore dans le bel âge d’en jouir. La jeunesse s’en va si vite ; et encore cela se discute si l’on en juge par le reflet du regard sur le plexiglass à l’intérieur du masque de plongée : « respiciens post te hominem memento te » ; on a l’âge de son regard sur la jeunesse ni plus ni moins.
Charlot qui jusque là faisait semblant, s ‘endort vraiment, un ange en sa béatitude. Anne s’endort aussi à force d’écouter les vagues imitant le bruit qui vient des littorines quand on ferme les yeux d’un enfant.