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"Le Bateleur"

I. LE BATELEUR





Le bon roi Dagobert
Portant manteau court en hiver
le grand saint Eloi
Lui dit : "O mon roi !
" Votre Majesté
"Est bien écourtée
C’est vrai, lui dit le roi
Fais-l a rallonger de deux doigts.





Monsieur Matras, gérant des films « Le Poulpiquet » téléphone à Valérien Ariès, imprésario-directeur de la firme P.S.

MATRAS – Et alors ?

Valérien ARIES – Je le tiens.

MATRAS – Envoyez-le moi.

VALERIEN – Vous l’avez derrière la port.

Entre Amédée. Taille 1m 92, celle du chef de l’Etat juste avant son entreprise de s’asseoir et bedonner afin de pénétrer dans les petits ballons que la presse pamphlétaire lui faisait sortir de la bouche. Matras va droit au but :

MATRAS – Qu’est-ce que vous faites en ce moment ?

AMEDEE – J’écris le premier chapître de mes souvenirs, ou plus exactement je recopie. Voici le début ; "Monsieur Matras, gérant des films "Le Poulpiquet" téléph… " mais je ne veux pas vous ennuyer.

MATRAS – Je vois sur votre fiche que MM. Eugène Ionesco et Roland Dubillard, dramaturges, vous comptent parmi leurs relations. Comment ça se fait ?

AMEDEE – C’est à Honfleur dans la nuit du 6 au 7 août 1954 que j’ai connu Eugène Ionesco. Bien des gens peuvent en témoigner, Marcel Achard, Martine Carol, Bourvil, Christian Jacques, l’Amiral Mottard, Mademoiselle O’Grancoeur, servante chez la générale Aupick, Fernand Ledoux, le docteur Virel, qui déjà songeait s’établir dans le pays, Emmanuela Gide, enveloppée dans un châle avec son frère, une anglaise blafarde aux joues rougies que je me jurai de reconnaître si par hasard je la revoyais, etc … sans oublier Lilith, descendue en droite ligne de la chatte de Stéphane Mallarmé, ni la petite Caroline idiote de la famille Fleuriot en pension chez les sœurs . Moi j'étais chargé de remettre le trophée Alphonse Allais de humoristes français à Eugène Ionesco ; un crâne d’Eugène Ionesco enfant. Le bénéficiaire et moi-même, aussi saouls l’un que l’autre, nous plumes à verse. S’il est vrai que, depuis lors, j’ai poussé un peu  la discrétion à son égard, lui par contre m’ a rendu un vibrant hommage dans cet "Amédée, ou comment s’en débarrasser ? " , sa plus belle œuvre qui devrait, sauf erreur, lui valoir un fauteuil à l’Acacomédie Française au jour où il ne boira plus que de l’eau.
"Amédée, ou comment s’en débarrasser ? " évoque mes difficultés d’écrivain raté avec un
cadavre gigantesque dès l’ouverture du rideau, mais qui ne cesse de grandir jusqu’à sa clôture. Le spectateur est prié d’envier les natures qui après trois coups savent encore grandir et de déplorer la fermeture du rideau dans l’instant précis où ces dites natures ont atteint leur plus grand développement.

MATRAS – Et Rolland Dubillard ?

AMEDEE – C’est toute une histoire qui remonte à l’inénarrable tandem "Grégoire et Amédee" où il était Grégoire et moi l’autre.

MATRAS  - On ne vous entend plus à la radio.

AMEDEE – En effet, au moment où la R.T.F. colonisa son carton à chapeaux du quai de Passy, se réduisit aux décimales O.R.T.F. et rabattit le couvercle sur sa tête, Grégoire et Amédée durent se séparer pour des raisons de sécurité ; quelqu’un, tirant sur la virgule formant clapet, aurait pu nous réduire au niveau du commun où il n’est point d’inénarrable qui tienne.

MATRAS- Y a-t-il un rapport entre Grégoire et ce fameux abbé du même nom qui en 1792 réclama la liberté du culte pour les habitants du Mont Blanc et dont Victor Hugo déclara qu’il venait au Sénat pour garnir un banc vide ?

AMEDEE – Peut – être bien, mais il faut dire que le duo Grégoire et Amédée est emprunté au "Triangle d’or", une aventure d’Arsène Lupin , Grégoire a l’air d’une femme déguisée en homme jusqu’au moment où l’on reconnait on lui un homme. Amédée pour sa part est un concierge bavard.
Et bien figurez-vous que tous deux meurent assassinés pas tellement loin du quai de Passy où est l’O.R.T.F. On peut les voir en deuil d’eux-mêmes sur la couverture de l’édition populaire publié en 1968, ayant à côté d’eux le méridien 0 sur la carte de France.

« Le triangle d’or » est un bon roman traitant du sacrifice d’un nègre à la Croix Rouge en 1917. Mais pour en revenir à Dubillard, c’est de Monseigneur Dubillard qu’il tiendrait plutôt que de l’Abbé Grégoire. Alors lui neveu d’un rouge ecclésiastique, moi noir ci-devant lorrain, nous étions de ces associations comme on en compte au compte-goutte : « Avant y en a pas, après y en a pus » comme on dit. »

L’allusion au méridien 0 n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd. Valérien avait insisté auprès d’Amédée pour qu’il la fasse et auprès de Matras pour qu’il lui fasse passer un examen. Sujet pas mal austère que cette ligne imaginaire dont on sait qu’elle est jalonnée par l’observatoire de Paris. Amédée pense s’en tirer par cette anecdote.

AMEDEE - « Le fameux dessinateur HANSI habitait jadis à Colmar derrière « le musée des Unterlinden. Belle maison, charmant jardin, « sinon qu’on y risquait de graves accidents ; une barre métalli-  « que et peinte en bleu le traversait à hauteur du genou. «  D’abord Hansi y mit son linge à sècher, puis il la martela     «  jusqu’à l’appliquer au mur du jardin dont elle épouse les «  contours. C’était le méridien de Colmar.

MATRAS – Pas mal ; surtout le musée Unterlinden. Mais Paris.

AMEDEE – J’y ai eu un grave accident, plus bas, du côté de Rodez, mais je le connais beaucoup mieux dans les parages de l’Observatoire vu depuis le péristyle de l’Odéon vers dix heures du matin quand on va enrichir sa connaissance des classiques avec la jeunesse furieuse du théâtre. Alors on voit d’abord le promeneur solitaire, vif et preste comme un oiseaux qui promène sa canne dans la grille. Et puis c’est Madame Augustin Nouveau qui passe, aveugle et folle ; Germain, son petit garçon, la guide par la pan de sa jupe et sur leur passage les passants murmurent ; « Dans sa douleur elle a perdu la tête «  Petits oiseaux, cessez ; ne chantez plus Et puis c’est le petit Victor, enfant sauvage de l’Aveyron, qui dit toujours « Adieu adieu » et que promène l’abbé Résina dont le nom est comique. Et puis c’est la bande de Lancelot qui passe, faux monnayeurs qui dissimulent leurs pièces dans des boites d’allumettes et se dispersent devant la fontaine de Carpeaux où des géants se laissent écraser par une sphère réduite aux longitudes et latitudes. Plus loin on dirait un homme sans dos qui court à reculons vers la Closerie des Lilas toute sonore encore des flonflons de l’orchestre rouge.


Monsieur Matras appuie sur un bouton. Un récepteur de télévision repasse tout ce qui vient de se passer. L’examen parait satisfaisant mais un autre suit immédiatement, sorte de psycho-test à partir de six documents photocopiés dont il faut faire la critique au bout d’une minute et en une seule phrase. A toi de voir, ami lecteur, si tu seras aussi intelligent qu’Amédée.

1⁰ - Lettre adressée à Christophe Colomb en 1478 par un négociant génois en fromage ; remerciements pour avoir introduit une cargaison de « têtes de maure » dans l’île de Fer (archipel des Canaries).

2⁰ - Journal de Christophe Colomb. 1492. Remise d’un morceau de fromage dans un béret rouge à un chef peau-rouge de l’île de Cuba.

3⁰ - « En 1493. Christophe Colomb partant de l’île de Fer qu’il juge le bout du monde occidental entreprend son deuxième voyage vers le Nouveau Monde » (extrait du manuel d’histoire en usage chez Les Pères Salésiens de Las Palmas).

4⁰ - « Les deux attractions de l’île de Fer sont la station thermale et la vierge miraculeuse qui échoua sur le rivage depuis un navire en perdition qui assurait le service de Cuba le 6 janvier 1639 » (extrait de l’agenda touristique 1966-7).

5⁰ - « Vierge miraculeuse de l’île de Fer ; dite « des Rois » à cause de sa réception un 6 janvier, fête des Rois. Rebaptisée « Vierge du Rosaire » parce que, du bout du monde au delà duquel n’est plus rien que la mer, elle plante la rose des vents, Noter qu’il n’y eut jamais de fer dans l’île de fer mais un tremblement de l’aiguille aimantée sur la rose de la boussole » (extrait du bulletin diocésain de Las Palmas).

6⁰ - « La fête de la Vierge du Rosaire a été transférée du 6 janvier au 10 octobre afin de coïncider avec la clôture de la station thermale » (Affiche municipale de Valverde).
Une minute passe.

AMEDEE – Distorsion du temps sur 1⁰,2⁰,3⁰ - contradiction entre 4⁰, 5⁰, 6⁰.

La déclaration est soumise à un petit ordinateur qui renvoie un enregistrement de bravos assez peu nourris. Monsieur Matras sort de son tiroir un magnétophone capable de fonctionner sans arrêt pendant des mois sans qu’on ait besoin d’y toucher.

MATRAS – Prenez ça. Vous faites l’affaire à titre d’enquêteur, mais sous le nom de Charlot. Direction
les îles Canaries.

AMEDEE – Enquêter sur quoi ?

MATRAS – A vous de le découvrir, moi je n’en sais rien. Mais ne vous inquiétez pas : le P.S. que dirige Valérien Ariès a des correspondants partout qui, si vous errez, sauront vous remettre dans le droit chemin.

AMEDEE – je suis comédien, monsieur.

MATRAS – Ça se voit. Nous faisons un film sur un comédien qui fait une enquête dont il ne connait pas plus l’objectif que moi. Mais comme vous êtes comédien, il vous faut renoncer au pseudonyme Amédée pour celui de Charlot. La différence entre Charlie Chaplin et vous est suffisante pour qu’il n’y ait pas de confusion.
Est-ce clair ?

CHARLOT – On ne peut pas plus. Encore que ...

MATRAS – Les conditions ?

CHARLOT – Oui. Combien va-t-on me payer ? et quand ?

Monsieur Matras explique à Charlot que malgré leur fabuleuse richesse le P.S. et les films « Poulpiquet » n’offrent aucune rémunération. Au statut du comédien servile qui reçoit son enveloppe pour avoir fait ce qu’on lui demandait, les deux sociétés ont préféré la qualité libérale du soliste qui court des risques pour son œuvre sans pouvoir deviner ca qu’il en tirera. Néanmoins comme il faut bien vivre on propose à Charlot une place de professeur de tango dans le T.N.B. (Théâtre National de Belgique) avec une promotion à l’état de plongeur de vaisselle au restaurant du Croissant d’Or (Liège). Et déjà le comptable a calculé ma rente ; vingt-six mille trois cent cinquante deux francs trente ?
A l’issue de cette entrevue (le 20 décembre 1967) Charlot se rend chez Anne, sa maitresse Anne, connue dans son métier de cover-girl sous le nom de « Calypso ». Aujourd’hui, dans son appartement encombré, elle est belle comme un rêve de pierre qui se tiendrait debout sur le toit d’une église. Stupeur de Charlot, sa joie quand elle lui fait part de son intention de passer ses vacances de Noël aux Canaries selon la coutume immémoriale qu’elle a inauguré l’an dernier.

CHARLOT – Je t’accompagne !

Et il raconte tout en vrac, le méridien 0, la tête de maure, Christophe Colomb, le psycho-test de la vierge miraculeuse et la fête des rois.

ANNE – Le rois : Melchior, Gaspard, Balthazar ?

CHARLOT – Les rois!

ANNE – Et aussi Fro ?

CHARLOT – Qui ?

ANNE – Mage de Hollande !! Non mais à quoi ça rime cette enquête et de la confier à toi qui n’es en règle avec rien, ni tes contributions , ni ta mutuelle , ni ta famille, ni ta propre carte d ‘identité !

CHARLOT – Ni toi.

ANNE – Ni rien.

CHARLOT – Il y en a sans doute qui me veulent du bien.

ANNE – Quand on entend ça ...

CHARLOT – On ne sait plus où on est.

ANNE – Je ne te le fais pas dire.

CHARLOT – Je le dirai quand-même.

Elle siffle entre ses dents, suspend sa robe en or à un cintre, range un gant blanc, regarde par la fenêtre. Le chats Minou et Templier qui lacéraient une tige de papyrus, elle les rabroue, verse au perroquet Visitandin ses graines de soleil et n ‘y tient plus.

ANNE - Quel bien te voudrait-on ?

CHARLOT – Tu vas aux Canaries, moi aussi, où est le mal ? Est-ce que je t‘empêche de venir ? Est-ce toi qui me chasse ? Non, tout va bien. Entre toi cover-girl et moi théâtreux rien de commun qu’un impresario, une rencontre sous le gui a Noël avec ses conséquences. Et tout va bien. J’aime une veuve ; elle a des amants, je les accepte tout en soignant ma jalousie, et on ne m’aiderait pas !
Allons donc !

ANNE – Quelle pétulance!

CHARLOT – Je vous défends de me tutoyer.

Il crâne, Charlot ; cette belle sortie entièrement enregistrée
va sûrement faire un excellent effet sur M. Matras et le cinéastes du « Poulpiquet » . Mais tout de même il s’inquiète sur ses possibilités de mener de front une espèce de voyage de noces dans les Canaries et une enquête d’autant plus absorbante que son but n’est pas clair du tout. Anne de son côte réfléchit au nommé Primate, ce hippie de Las Palmas pour le bénéfice de qui elle entreprenait ce voyage. Sur ces entrefaites, la Radio publie une nouvelle charmante. « La Gréce, dit –elle, vient de « suspendre le festival cinématographique annuel de Cellis-Arcis en Arcadie. La liberté héllénique, a « déclaré en substance un porte-parole du gouvernement des Colonnels, ne saurait admettre une « production artistique délibérément orientée vers la gauche et faussant ainsi les perspectives de « l’expression. Se proclamant champion de la liberté, le Général Franco a ouvert Las Palmas des Canaries « au festival de Cellis-Arcis. Le cinéastes de gauche sont cordialement priés de montrer leurs œuvres au « public usuel des festivals qui leur réservera le meilleur accueil et le plus chaleureux ». La Grèce et l’Espagne on rappelé leurs ambassadeurs. »

Renseignements pris à la compagnie aérienne : tous les avions sont bondés, et plus une chambre disponible à Las Palmas. Mais voilà qu’un monsieur REMORA se réclamant de l’ami Valérien sonne à la porte.

REMORA – Agent du festival de Cellis-Arcis, je suis chargé d’acheminer sur Las Palmas le trophée du meilleur réalisateur, mais le temps me manque. Au cas où vous vous chargeriez du transport, je vous remettrais deux places dans l’avion de demain.

Affaire conclue. M. Remora laisse le trophée ; un buste de Platon réalisé en plâtre sur socle de marbre, deux yeux de verre sortis dans les orbites sont d’un effet saisissant. En prévision de la casse il y a un buste de rechange exactement semblable.

Sur le pas de la porte, M. Rémora croise un monsieur Rochefort également recommandé par l’ami Valérien.

ROCHEFORT – Voilà ce qui se passe. J’ai à Las Palmas, en rade dans le port Saint-Catherine un thonnier, dit « La Gamine » immobilisé par la défaillance d’un roulement à billes. Or le gouvernement espagnol désireux de protèger ses industries métallurgiques, frappe les roulements a bille d’une taxe prohibitive. En voici un formé de treize billes de cuivre, dites « roulers », ayant la grosseur d’un anneau et du modèle qui sert dans les machines électroniques. Au cas où vous pourriez remettre cette modeste contrebande à Labouisse, capitaine de « La Gamine » je disposerais en votre faveur de mon appartement de Las Palmas, situé rue du chroniqueur Benitès Inglot, et, au delà du 28 décembre, d’une chambre à l’hôtel de la Plage Blanche, dans l’île de Lanzarote. Vous aimerez ce monsieur Labouisse, aussi bon matelot qu’il n’est douloureux veuf ; sur ce deux points, chacun lui rend justice.

ANNE - Veuf ?

ROCHEFORT - D’une créole à laquelle il a voué une sorte de culte. Tâchez qu’il ne vous ennuie pas trop avec ses chagrins.

CHARLOT - Nous lui raconterons les nôtres.

Encore une affaire de conclue. Anne et Charlot le regardent s’éloigner dans le vent de la rue qui fait flotter sur son épaule une écharpe de soie ornée de fleurs de lis. La tête de Platon prévue pour la casse constitue un parfait reliquaire pour les billes. Entre le fils d’Anne qui voudrait savoir ce que signifie le mot « autopsie ».

CHARLOT – C’est littéralement « l’art de se voir soi-même.

Fils - Et il faut mourir pour y arriver ?

Platon inventa, dit-on, la chambre noir. Aussi l’on conviendra que son buste aux yeux de verre est le trophée idéal du cinéaste surtout si on lui garnit le crâne avec des billes.

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