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"Le Jugement"

XX. LE JUGEMENT





Le bon roi Dagobert
Le chapeau coiffait comme un cerf ;
Le grand saint Éloi
Lui dit : Ô mon roi !
La corne au milieu
Vous irait bien mieux.
C'est vrai, lui dit le roi,
J'avais pris modèle sur toi.





Quand leur enveloppe charnelle aura fini de flotter ici bas, Anne et Charlot subsisteront en pierre sauvage dans l’île de Lanzarote. Alors dans l’encoignure d’un vieux mur sous la tour, où ils avaient dormi vingt-quatre heures, on verra leur effigie si grossièrement sculptée qu’elle semblera naturelle. Ce sera, c’est déjà verdâtre et fendu dans sa longueur, un long rocher que le temps, la mer, les orages vont décanter de son écume graniteuse jusqu’au bout du compte qui révèlera Anne et Charlot tels qu’en soi-même, et ressemblants à ne pas s’y méprendre.

Ainsi vont les pierres, vieilles comme les pierres, étalons du temps que l’on ne saurait dater. Mais revenons à ce qu’il est convenu d’appeler le jour d’aujourd’hui et qui n’est guère que la veille du lendemain et le lendemain de la veille. Ayant fait de sommaires adieux à Plage Blanche et fait cadeau du canard gonflable aux enfants, Anne et Charlot arrivent à l’aéroport de Lanzarote. Là, mauvaise surprise.

CHARLOT – Mince !

ANNE – Comme tu dis !

Silfax est là, reconnaissable à ses longues oreilles et ses lunettes fumées. Il converse avec le contrôleur au portillon, , pas moyen de l’éviter. Il y a une foule insolite de vedettes de cinéma, des aéronautes plombiers qui reviennent chez eux avec leur casse-croute dans la boite à outils, des petits japonais le nez dans leur journal on langue serbo-croate. Charlot est partisan de se faufiler en rampant derrière tout ça pour aborder Silfax du côté de la nuque juste avant de le contourner. Anne est pour y aller carrément, bien droite en son manteau de panthère. Ni l’un ni l’autre ne veut.

SILFAX – Alors alors, trompés de boutique ? perdu ma carte ?

Ils passent sans rien dire, machinalement.

Dans l’après-midi Anne et Charlot sont au « Juan Perez » qui est à Las Palmas ce qu’est Sénèque à Saint-Tropez. Un vieil anglo-saxon taciturne est à leur table où ils achèvent la spécialité régionale, le cou de girofle aux clous de jirafe, puis Anne s’éclipse laissant les deux hommes en tête à tête.

ANGLAIS – Where is your Anne ?

CHARLOT – In the water-closets, putting on her swimming-suit.

ANGLAIS - I see.

CHARLOT - I have forgotten mine in Lanzarote.

ANGLAIS – Swimming-suit?

CHARLOT – A blue one it was. Yes.

L’anglais qui s’avère écossais fut trompette professionnel jusqu’à l’âge où les poumons qui n’on peuvent plus demandent à souffler un peu. Anne revient, noire comme il convient au dernier jour des vacances et parée d’un paréo.

CHARLOT – There she comes. Peut-on la voir sans penser comme moi qu’en quelque obscurité que le sort l’eut fait en naître, rien mieux qu’un tel éclat ne l’eut rendue négresse.

ANGLAIS – Of course, my dear.

Descendant sur la plage Anne traine après soi les cœurs mélancoliques de deux Espagnols, un Quichotte et un Sancho qui la commentent dans leur idiome.

SANCHO – Vise la gonzeuse, Gonzales ; je lui dirais bien deux mots.

QUICHOTTE – En français ?

SANCHO – Moi c’est hélas au baratin que je tombe les filles, et c’est hélas aux étrangères que je suis sensible. Je ne sais pas le français.

QUICHOTTE – il n’y a pas que la gonzesse dans la vie.

SANCHO – Ah non ?

QUICHOTTE – Il y a le pédalo.

SANCHO – Allons au pédalo.

QUICHOTTE – Alonzo Pédalo. Joli nom pour un gigolo.

Ils disent qu’ils s’en vont, le disent, et n’en font rien avant qu’Anne ne remonte de la plage ; alors, pour lui faire voir qu’ils s’en vont, ils s’éloignent en roulent des épaules, sans la regarder afin de ménager leur désespoir si par hasard elle ne les regardait pas. Un pédalo bi-place camouflé en hippocampe les accueille, ils l’enfourchent, et, à grande coups de genoux, s’éloignent vers le Nouveau-Monde. Anne charge Charlot d’informer l’écossais que ses connaissances en anglais se limitent à « Ayéyé, sir ».

ANNE – Ayéyé, sir.

TROMPETTE – Good accent.

ANNE – Dis lui que je le trouve très sympathique et combien je regrette d’avoir à passer par toi pour le dire en anglais.

Le trompette accueille le compliment de bonne grâce et y fait le réponse suivante que Charlot se paye de transmettre à Anne en espagnol : «  Maintenant mon reste de souffle je le garde pour mon solo chez les Javeh-Boys à la fin des temps. Mais vous m’auriez seulement vu l’année dernière en spenser blanc pour le jazz, ou casaque rouge pour la chasse, alors vous auriez apprécié mon langage trompette que toutes les femmes entendent, et même les animaux. Mais moi le français je n’en sais qu’un mot : cigarillos. »

CHARLOT – Cigarillos ?

TROMPETTE – Yes.

On finit par comprendre qu’il aimerait bien qu’on aille lui acheter des cigarettes mais n’ose pas déranger. Anne et Charlot signe de les attendre et s’éclipsent vers une patisserie qui vend des cigarettes. Ils prennent le café et deux madeleines aussi douces que si une vieille mère les eût pétries de son dernier lait. Une boutique d’armurier se trouve en face, celle de Payroll-Aser où Charlot avait fait une si triste halte au début du chapître IX quand il sentait de ses vertèbres suinter une ténèbre et ses nerfs à l’unisson avoir le frisson. Anne apprécie peu le cimeterre sur plat d’argent. Elle le trouve « toc ». En écho « Boum ».

CHARLOT - Dans le lointain d'où nous venons ça a fait "boum".

Au « boum » que cela a fait succède un klaxon strident et infini. La rue se précipite. Sur la terrasse du « Juan Perez », à l’endroit précis où le vieil écossais prenani son verre de rhum, s’est ratatinée une voiture verte qui devait rouler à tombeau ouvert. Toute le monde semble hésiter, le conducteur à s’éveiller, la foule à le lyncher, le gérant du restaurant à déplorer sa table perdue. L’attention d' Anne et de Charlot est attirée par un couple étonnant qui du balcon du second étage contemple ce spectacle. L’homme, c’est bien simple, on ne le voit pas. La femme dispose d’une gorge si opulente et-si moulée dans le corsage que son visage lui en surgit comme d’entre les fesses ; on dirait que sa tête avait fait sa litière dans l’orbe pectoral de son accouchement. Coude à la rambarde et menton sue la paume elle semble, de ses yeux violets, contempler le départ ou l’arrivée des hirondelles.

CHARLOT – Buffon dit que les hirondelles font mourir les branches où elles se posent pendant la nuit.

ANNE – Cela n’est pas vrai, elles ne perchent que sur les branches déjà mortes, afin de tomber comme une pierre et mieux s’envoler quand vient le jour.

O suprême clairon plein de strideurs étranges, le klaxon persiste en son terrible épithalame cependant que la gironde hirondelle, plus immortelle que jamais apparait."Hirondinella » comme disent les italiens à propos de la mortadelle dont on aimerait panier la rondelle ou se payer une tranche dans le rond. Mais tout de même enfin épuise la batterie du klaxon et tout redémarre ; le gérant proteste pour son mobilier, le chauffard réveillé se défend de la foule qui va le lyncher, et le vieil écossais surgit indemne de derrière la voiture.

TROMPETTE – Mes cigarillos.

ANNE – Voilà, vous n’êtes pas blessé ?

TROMPETTE – Au moment où fonçait la voiture l’autre m’a bousculé;

CHARLOT – Quel autre ?

Anne tire Charlot par la manche. En jetant un coup d’œil sous la voiture elle a vu le père Voluta mais réduit à l’état de cadavre dans l’indifférence générale.

Le couple extraordinaire a disparu du balcon.

ANNE – Barrons nous.

Tremblante et l’air dégagé elle entraine Charlot et lui met dans la main un objet serti dans du chewing-gum. La fameuse bague.

CHARLOT – Tu l’avais ! ?

ANNE – Le coup classique sous la table que nous avons vu ensemble au cinéma, les séminaristes ne le connaissaient pas. Quand le chandelier s’est éteint j’ai collé la bague dedans, et je ne l’ai reprise que ce matin en quittant l’auberge. Sans doute que le père Voluta, se doutant de quelque chose nous a pisté chez « Juan Perez » quand le meurtrier s’est interposé.

CHARLOT – Le meurtrier serait donc de notre côté ?

ANNE – Pas du tout ; il croyait que le Père avait la bague. Maintenant il est contre nous.

La perspective d’être en danger de mort remplit Anne et Charlot d’une soudaine euphorie. Quoi de plus exaltant ici-bas que risquer le martyr pour une cause à laquelle on n’entend pas grand 'chose ?

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