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"L'Amoureux"

VI. L'AMOUREUX

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Le bon roi Dagobert
Allait à la chasse au pivert
Le grand saint Eloi
Lui dit : « O mon roi !
La chasse au coucou
Vaudrait mieux pour vous
Eh bien lui dit le roi
Je vais tirer, prend garde à toi".





Le grande petite comtesse Marie-Madeleine de Betaňa en robe du soir se tient dans l’ombre du palier. Deux jeunes gens en smoking l’escortent, identiques au foulard pris, l’un rouge, l'autre bleu. Anne surgit, sirène sereine en sa robe d’or et sandales de même métal.

TRIO – Coucou !

ANNE – Bon Noël. Hasta pronto.

CHARLOT – Tu t’en vas !

Et les voilà partis. Depuis son balcon Charlot les voit s’engouffrer dans une voiture qui descend la rue, tourne le boulevard en direction de la ville basse et les voilà complètement partis. Dix heures du soir. En cette nuit de Noël, bien des réverbères verront passer cette voiture qui contient la robe en or qui contient Anne qui ne se contient plus. Les néons du building Triangular s’allument, révélant sur le chantier de démolition-construction, un terrain de foot dont on ne serait pas douté en plein jour. Cela rappelle à Charlot le caillou presse-papier que l’ami Valérien voulait qu’on lui recueille cette nuit. Il descend au chantier et s’y choisit un caillou semblable en tous points à un cœur, c’est-à-dire lourd, gris et triangulaire. Il fait mine de le lancer au jugé sur un buisson d'où pourraient bien sortir deux lièvres à la fois, Anne et Marie-Madeleine. Et puis non, les cailloux sont respectables, car ils étaient cailloux bien avant que nous ne fussions hommes. Celui-ci, par exemple, qui sait si le grand Démosthène ne se l’est pas mis en bouche pour ses exercices de diction, et si, l’ayant recraché dans la mer d’où il roula jusqu’en Sicile, il ne le faisait pas entrer parmi le matériaux de la prison où furent internés Platon et Timée. Alors Timée l'aurait arraché du mur pour s’évader aux îles Canaries, l’aurait gardé comme un souvenir de captivité, de pieux disciples l’auraient inclus dans sa sépulture. Rien alors ne subsisterait du tombeau de Timée qu’un presse-papier à Paris, sur la table de Valérien Ariès.

Deux voix familières, celles du général David-Leroy et de la Présidente, sa mère, interrompant cette méditation, obligent Charlot à se cacher derrière un talus.

DAVID-LEROY – Par une nuit comme celle-ci on se demande où elles se réunissent.

PRESIDENTE – Comme si assez de jeunes personnes ne se relayaient pas encore dans votre guérite, à commencer par Sibylle notre petite nièce.

DAVID-LEROY – C’est mon passé, madame, que je courtise, auprès de ces jeunes personnes. Mais mon avenir, dites, mon avenir, où le trouverai-je sinon chez ces étrangères prémonitoires de votre vieux sein où je retournerai un jour?

Leurs voix s’éloignent vers le triangle de mer entre les maisons, là où l’eau céans hâte l’antique, là où la convergence des perspectives fait dérailler les chemins de fer. A peine ont-ils disparu que neuf étrangères, jolies, un peu mures mais pas trop, font leur apparition, galopant comme si elles voulaient rattraper le père Noël sous les apparences d’un général en retraite.

CHARLOT – Courez mignonnes ! Il n’est pas loin. Sa mère l’accompagne !
Toutes vous êtes, serez, ou fûtes, de fait ou de volonté, putes.

Avant qu’il n’ait pu succomber à la tentation de leur lancer son caillou dans les fesses, les neuf muses se sont éclipsées. Il remonte à l’appartement et se verse un gin sur les rochers, « on the rocks », qui font ding-ding dans le calice pendant l’élévation. Au gui l’an neuf muses. Minuit sonne. Partout en plein air des couples s’enlacent du bras gauche et de la main droite écrivent leurs initiales sur l’écorce des arbres. Soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? Pas de réponse. Il pousse un gros soupir plein de mélancolie et songe à d’autres choses empochant son caillou.

Trois angelots lui apparaissent, l’un en robe du soir blanche est escorté des deux autres en smoking rouge et bleu. Ils supportent Notre-Dame du Perpétuel Secours dans sa robe en or. Celle qui de son chaste sein conçut le dernier dieu pose un pied sur la lune et un sur le serpent.

CHARLOT – Gare à la manœuvre, machinistes du grand théâtre ! Quand montera vers le ciel cette superbe pâtisserie, je ne veux entendre aucune poulie grincer. Hissez le grand caca, toi !

Une heure du matin. Charlot recule la pendulette de trois heures. Revoilà dix heures du soir quand Anne franchissait le pas de la porte. Histoire de se réveiller à midi il met la sonnerie sur neuf heures. Ce n'est pas avec des cailloux que l’on tue le temps, ni même avec des flèches comme prétendait faire Hercule sur les oiseaux du lac. Pour tuer le temps, pour le débiter en rondelles, rien de tel que le balancier des pendules, en souhaitant que demain ne reproduise pas aujourd’hui de manière trop servile. Le tourne-disque des voisins par sa ressemblance avec une machine à découper le jambon n’est pas mal non plus. Apparemment les voisins n’ont qu’un seul disque qui n’a qu’une seule face, « Jalousie » tango argentin. Charlot y improvise de nouvelles paroles sur le thème « moi j’tricote dans mon coin, tu fricotes dans le tien » . Au premier couplet la bien aimée du poète se fait débaucher par une grande petite comtesse déguisée en soubrette. Au second un primate-marin a cause de la rime –offre à l’infidèle sa barbe dans un sachet de romarin. Au dernier, le plus beau, quelqu’un se plaint de quelque chose. Et l’on achève sur le refrain :

« C’en est fait
« O forfait
« Pauvre pompe
« Sans pompe, o cœur, il faut mourir.

Les peines que Charlot a prises pour composer cette chanson ont pour effet que maintenant il n’a plus ni colère, ni souffrance, ni le moindre désir de fouetter un chat, ni plus qu’une boule quand il a sa tête dans le mains. Enfin c’est l’aube. Depuis le bâtiment des Halles s’élève le chant du coq si bête et mécanique qu’il faut se dépêcher de renier pour n’avoir pas à l’écouter trois fois.

LE COQ – Kenavo ! Mektoub ! Silfax! Kibos eirêpté ! Alea jacta est !
Lamma Sabactani ! tout est consommé !

Au bout du terrain de foot là-bas en bas, Charlot croit apercevoir Anne en gardien de but, dans les poteaux. Hurlement de la foule : le ballon vient de lui filer entre les jambes.

LA FOULE – Il y est ! Alleluia, il y est !

Mais voici bien le miracle, en ce premier matin du monde qui vit Jésus ouvrir les yeux et Anne se faire marquer un but, les arroseuses municipales descendent le boulevard. A midi Las Palmas sera débarrassée de tous ses serpentines. Le néons du building Triangular s’éteignent. Charlot s’étire en écartant les bras. O toi qui vas dormir, recommande mon âme à celui qui ne dort jamais.